Dossier Spéciaux

Le 7 février 2016

Akira : Ce que vous devez savoir sur l’oeuvre culte de Katsuhiro Otomo !

En 2015, le festival de la bande-dessinée d'Angoulême a remis son prix le plus prestigieux, le Grand prix de la ville d'Angoulême, à Katsuhiro Otomo pour l'ensemble de sa carrière. Une carrière qui se résume pourtant à une seule œuvre majeure : Akira, manga culte des années 80, où le lecteur suit les destins de Tetsuo, Kaneda, Kei, des adolescents perdus dans un Tokyo futuriste, sur fond de gang de motards, drogues, violences et superpouvoirs.

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arqué par l'impact des bombes atomiques de Nagasaki et d'Hiroshima, Otomo livre un manga sombre et pessimiste sur les tourments du monde moderne, l'adolescence et la guerre. Si l'impact d'Akira a été si fort dans le monde, c'est que les thèmes sont abordés avec une profondeur rare, et que le dessin virtuose d'Otomo emprunte autant aux standards japonais qu'à la production occidentale. Akira est considéré comme l'une des œuvres les plus importantes de la bande-dessinée japonaise, ayant profondément renouvelé le genre et contribué à sa diffusion dans le monde.

Akira : Une oeuvre résolument culte

Akira est un seinen, un manga pour jeunes adultes, publié dans le magazine japonais Young Magazine entre 1982 et 1990. Il a ensuite été publié en six volumes reliés noir et blanc. Aux Etats-Unis, le manga a été colorisé pour mieux correspondre au public occidental, et c'est cette version qui sera éditée en France en 14 volumes par Glénat, dans un premier temps, jusqu'à la sortie de la version noir et blanc originale à la fin des années 90, toujours chez Glénat. En 2016, l'éditeur fera paraître une nouvelle version, dans le sens de lecture original, avec une nouvelle traduction. Le manga a fait l'objet d'une adaptation en anime en 1988 qui a marqué les esprits par la qualité de ses animations.

D'une durée de deux heures, l'anime ne fait que brosser rapidement les thèmes abordés par le manga. L'histoire, plus confuse, prend une direction différente à la fin. Néanmoins, l'anime, au même titre que le manga, est une œuvre culte par le soin qui a été apporté à sa réalisation. L'adaptation cinématographique d'Akira par Hollywood a été annoncée plusieurs fois, sans que celle-ci ne voit jamais le jour. Le dernier projet en date serait une trilogie retraçant l'histoire racontée dans le manga, réalisée par Christopher Nolan tandis qu'une rumeur autour d'une adaptation en série serait envisagée d'après le maître lors de la conférence de presse donnée à Paris, en prélude à sa venue au Festival d'Angoulême.

L'histoire

Kaneda est le chef d'un gang d'adolescent à problèmes, plus enclin à se droguer et à se battre contre les autres gangs de motards qu'à suivre les cours du lycée technique. Alors que son groupe s'engage dans un rodéo nocturne dans les rue de Néo-Tokyo, Tetsuo, le plus jeune membre de la bande, percute un enfant à tête de vieillard. Blessé, évacué par l'armée dans un hôpital militaire, Tetsuo se rend compte, à son réveil, qu'il dispose de superpouvoirs (télékinésie, lévitation, téléportation...). Il va alors se servir de ses nouveaux pouvoirs pour prendre le contrôle des gangs de la ville et affronter Kaneda, son meilleur ami qu'il a toujours considéré comme un rival. Kaneda apprendra au fil du récit que les pouvoirs de Tetsuo, fruit d'expériences menées par l'armée sur des dizaines d'enfants, ont déjà conduit à la destruction de la capitale japonaise, 30 ans plus tôt, par l'un des enfants devenu hors de contrôle : Akira. Les deux adolescents vont s'affronter tout au long du manga, cherchant à comprendre l'origine et le sens de ces nouveaux pouvoirs.

L'auteur :

Katsuhiro Otomo est né en 1954 au Japon, dans la préfecture de Miyagi. Fasciné par la bande-dessinée, il collabore avec plusieurs studios et maisons d'édition à la réalisation d'histoires courtes dans les années 70. Par son trait, réaliste, et par le ton adulte de ses bande-dessinées, Otomo s'éloigne assez rapidement de la manière de faire d'Osamu Tezuka, le modèle de tous les mangakas de l'époque. Comme Leiji Matsumoto, assistant de Tezuka et père d'Albator, Otomo s'intéresse à la science-fiction, à la technologie, et explore des thèmes profonds dans ses histoires.

Sa première œuvre importante, Dômu (Rêves d'enfant), est publiée en 1983 et préfigure Akira en mettant en scène des enfants doués de superpouvoirs dans une version apocalyptique de Tokyo. Il fait partie des premiers mangas publiés en France. Akira, publié en 1982, changera radicalement la vie de son auteur en le faisant accéder au rang de superstar du manga, au Japon et dans le monde entier. Avec Akira Toriyama, l'auteur de Dragon Ball, Otomo est l'un des auteurs japonais les plus lus à l'étranger. Otomo ne dessinera presque plus de BD après Akira, mais il continuera de scénariser quelques mangas (Rojin Z, Mother Sarah) ainsi que des anime (notamment Metropolis, de Rintaro, d'après le manga de Tezuka, lui-même inspiré du film Metropolis de Fritz Lang, ou, plus récemment, Steamboy...).

En 2012, dans une interview, Otomo déclarait travailler sur un nouveau manga, un shonen se déroulant pendant l'ère Meiji, ce qui constituerait sa première série depuis Akira.

Un manga culte

Couronné de prix et de succès, critique et public, Akira est vite devenu un manga culte au Japon, influençant de nombreux auteurs. Mashashi Kishimoto, dans les premiers tomes de Naruto, évoque l'impact particulièrement important de l'œuvre d'Otomo sur sa propre création et sur sa volonté de devenir mangaka. Plus encore que le manga, son adaptation en anime constitue l'un des chefs-d'œuvre de l'animation japonaise de la fin du XXe siècle, régulièrement classée comme l'un des meilleurs films d'animation jamais réalisé. A sa sortie, l'adaptation animée cumulait les records de budget et les prouesses technologiques, aussi bien dans l'utilisation des couleurs, le nombre d'images par seconde ou la bande-son particulièrement soignée.

En Occident, l'impact d'Akira a été plus important encore, car à l'époque de sa sortie (1988 aux Etats-Unis, 1990 en France), le manga restait une forme d'expression confidentielle, réservée à quelques initiés. Si le manga est sorti en noir et blanc au Japon, il a été immédiatement colorisé aux Etats-Unis, pour toucher le public occidental habitué aux productions en couleur. C'est cette version qui sera distribué en France. Malgré les critiques adressées à cette colorisation qui ne rend pas hommage à la subtilité et à la précision du trait d'Otomo, elle a au moins eu le mérite de parvenir à son but : faire connaître le manga au grand public occidental. De la même manière, l'adaptation animée, grand succès du box-office américain et européen, a contribué au lancement de la vague des anime dans le monde occidental.

Si Otomo avoue s'inspirer aussi bien de ses maîtres japonais, notamment Tezuka, Leiji Matsumoto ou Mitstuteru Yokoyama, que des grands noms de la bande dessinée européenne (Moebius, Hergé ou Enki Bilal, entre autres), son influence sur le médium dans le monde entier est immense. Le soin qu'il apporte à chaque détail de la réalisation, la profondeur des thèmes abordés, la cohérence du scénario et le réalisme avec lequel il imagine le futur constituent un modèle dont bien des auteurs tentent de s'approcher. Incontournable, Katsuhiro Otomo est devenu une référence indépassable pour toutes les générations qui l'ont succédé, de Matt Groening à Bastien Vivès, aussi bien sur son archipel qu'en Europe ou aux Etats-Unis. Moebius, l'un des auteurs européens les plus appréciés au Japon, était un ami et un admirateur d'Otomo.

Un dessinateur virtuose

La première raison du succès d'Akira tient sans doute à la qualité du dessin, réaliste, dynamique et précis. Dès les années 70, Katsuhiro Otomo, comme d'autres mangakas, s'intéresse à la bande-dessinée européenne, notamment l'œuvre de Moebius et les histoires publiées dans le magazine Métal Hurlant. Cette influence lui permettra de développer un style graphique nouveau au Japon, qui emprunte autant à la tradition de l'archipel qu'à la manière de faire occidentale. C'est ce style particulier qui poussera d'ailleurs Jacques Glénat à acheter l'œuvre pour la publier en France, persuadé que son graphisme est adapté au public français.

Au-delà de la bande-dessinée, Otomo, lui-même réalisateur, s'inspire énormément du cinéma, de ses plans et de sa rapidité, ce qui contribue au dynamisme de son dessin.

Bande annonce d'Akira

Si c'est par la puissance du dessin que la plupart des lecteurs entrent dans Akira, le talent d'Otomo se dévoile dans toute son étendue au fil du manga. Dessinateur virtuose, l'auteur est aussi un scénariste particulièrement doué. Contrairement à beaucoup de mangas de la même époque, l'histoire donne l'impression de se tenir de bout en bout, et de ne pas avoir été écrite au fil de la plume (ce qui était pourtant le cas : lors de la réalisation de l'anime, l'auteur ne savait pas comment son manga se terminerait...). La cohérence du scénario, la subtilité des personnages qui évoluent tout au long du récit, l'étendu du savoir-faire graphique, aussi bien dans le rendu du mouvement que dans l'architecture des villes ou la précision des véhicules, dévoilent un talent complet qui embrasse chaque détail de l'œuvre.

Une profondeur rare

Si le talent graphique d'Otomo est indéniable, ses qualités de scénaristes ont mis plus longtemps à être reconnues, notamment en France où la violence et le pessimisme du propos contribuait à ranger Akira aux côtés des dessins animés japonais de l'époque, considérées alors comme des productions mineures à destination des enfants. Pourtant, contrairement à l'essentiel des productions importées à cette époque, le propos d'Akira est bien plus profond et se rapproche des œuvres contre-culturelles des années 70.

Dans un monde de plus en plus individualiste, la jeunesse est livrée à elle-même, et cherche dans la drogue et la violence des sensations que le cadre trop rigide de la société ne propose plus. La course effrénée vers la technologie, l'armement, et la science entrainent le monde vers la catastrophe. Les adolescents, qui apparaissent comme des individus en marge, dangereux et violents, représentent en définitive l'espoir d'une nouvelle génération moins froide et sécuritaire que la précédente.

La seconde partie de l'œuvre montre l'effondrement du monde des adultes, et la nécessité de trouver une nouvelle sagesse afin de reconstruire un nouvel environnement sur les ruines de l'ancien. Tetsuo, Kei et Kaneda doivent comprendre les responsabilités qu'impliquent les nouveaux pouvoirs dont la science est capable afin de ne pas reproduire les erreurs des anciennes générations. Sans une véritable sagesse derrière la quête de puissance et les progrès technologique, l'homme est voué à reproduire sans cesse les mêmes erreurs et à recommencer les mêmes destructions.

Petit à petit, le récit, qui débute comme une simple histoire de motards, de violence, de vitesse et de drogue, développe un propos plus profond, sur l'impact de la technologie, la puissance des nouvelles armes et la perte de spiritualité qui semble toucher le Japon après la Seconde Guerre mondiale. Avec beaucoup de finesse, Otomo entraine le lecteur vers des considérations de plus en plus philosophiques et morales, tout en conservant le rythme et la simplicité des grandes BD d'aventures.

Plus qu'une bande dessinée, Akira est devenue au fil du temps l'une des œuvres majeures de la culture populaire du XXe siècle, inspirant plusieurs générations de dessinateurs, mais aussi de réalisateurs, d'auteurs et d'artistes. La série, ancrée dans son époque, s'inspire de la contre-culture des années 70 pour faire entrer le manga dans un nouvel âge. Paradoxalement, si Akira est aujourd'hui l'un des mangas les plus célèbres au monde, c'est aussi l'un des plus singuliers, et l'auteur lui-même n'a (pour l'instant) jamais reproduit d'œuvre comparable.

C'est aussi parce que la série se suffit à elle-même, aboutie dans ses moindres détails, qu'elle n'a jamais été directement imitée ou poursuivie, et reste, encore à ce jour, une œuvre unique et intemporelle qui continue d'étonner ses lecteurs à travers le monde.

Ce succès à travers les âges, couplé au sacre d'Angoulême, a sans doute joué dans la décision de l'éditeur Glénat de rééditer le titre dans une version deluxe. Attendue dans le courant 2016 (annoncée d'abord pour janvier puis repoussée à mai), cette nouvelle version sera dans le sens de lecture original contrairement aux autres, et conservera les onomatopées. Une édition encore plus fidèle à l'originale et qui devrait ravir les fans d'une oeuvre définitivement culte.

Par Emmanuel Denise



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